Les inspections générales ont compté les agents publics exposés à l’IA : 1,13 million. Elles n’ont pas compté ceux qui devront la superviser. C’est pourtant sur eux que repose la promesse d’une IA « sous contrôle humain ».
Les chiffres de l’exposition
Le rapport remis en avril 2026 par l’IGF, l’IGA et l’IGAS applique aux agents publics la méthode de l’Organisation internationale du travail. 20 % d’entre eux sont considérés comme exposés à l’IA, soit 1,13 million de personnes. 13 % le sont significativement : plus de 700 000 agents, « notamment dans les fonctions administratives et de support ». À l’inverse, 47 % exercent des professions dont la plupart des tâches restent peu exposées, au contact direct des publics.
Exposé ne veut pas dire supprimé. À partir de 120 millions d’offres d’emploi en ligne, Philippe Aghion, Antonin Bergeaud, Simon Bunel et Paul Delbouve montrent que, dans les entreprises françaises qui adoptent l’IA, l’emploi progresse dans les métiers fortement exposés. Avec une réserve de taille : l’effet n’est net que lorsque l’entreprise développe ses outils en interne. L’achat d’une solution extérieure a un effet « plus limité, sans impact statistiquement significatif ». Reste à savoir dans quelle catégorie se rangent nos caisses : aucune ne l’a dit à ses instances.
Ce que les cartographies ne voient pas
La méthode de l’OIT classe des métiers selon la part de leurs tâches qu’une machine peut exécuter. Elle ne mesure pas le travail que l’IA crée : vérifier, corriger, arbitrer, assumer. Ce travail a un titulaire. Dans nos organismes, c’est le cadre de proximité, le responsable de service, l’agent de direction, le praticien conseil.
Le même rapport livre, sans le relier, le constat qui les concerne. L’IA reste « majoritairement pilotée par les directions numériques ». Les arbitrages stratégiques, « priorisation, allocation des gains, acceptation du risque », « ne sont pas explicitement assumés au niveau des directions générales ». Autrement dit : personne ne décide officiellement du niveau de risque acceptable, et quelqu’un devra pourtant en répondre.
Technologia annonce par ailleurs des organisations plus plates, où une partie de la coordination et du reporting sera automatisée. Le sociologue Juan Sebastian Carbonell voit dans l’IA un « taylorisme augmenté » : un instrument de rationalisation et de contrôle du travail, plus qu’un outil d’émancipation. Les deux lectures se rejoignent sur un point : l’encadrement intermédiaire est à la fois celui qu’on charge de la supervision et celui dont on réduit les échelons.
Partir du travail réel
L’enquête LaborIA Explorer, conduite par l’Inria et le ministère du Travail et publiée en mai 2024, formule cinq recommandations. La première : « partir du travail réel pour penser le rôle et la place des IA ». Le Conseil économique, social et environnemental a demandé en janvier 2025 que la négociation ait lieu à l’introduction des outils, « mais également dans le temps et de façon régulière ». Les inspections générales proposent enfin une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences ciblées sur les métiers exposés, et des formations spécifiques pour les managers.
| Repères chiffrés
▪20 % des agents publics exposés à l’IA, soit 1,13 million ; 13 % significativement exposés, soit plus de 700 000 (IGF-IGA-IGAS, méthode OIT). ▪Jusqu’à 40 % des agents publics utiliseraient l’IA hors de tout cadre, selon le même rapport ; le chiffre vient d’une étude menée dans les collectivités territoriales en septembre 2025. ▪141 produits d’IA recensés dans 80 entités de l’État ; 51 % lancés en 2024 ou 2025. ▪68 cas d’usage à France Travail début 2026, dont 27 déployés. ▪13 propositions des inspections, dont la n° 11 sur le dialogue social technologique et la n° 12 sur la gestion prévisionnelle des emplois. |
Pour le SNFOCOS, la faible visibilité de l’encadrement dans ces travaux n’est pas un résultat : c’est un angle mort. Nous demandons une cartographie annuelle des métiers exposés dans le régime général, cadres, agents de direction et praticiens conseils compris ; la reconnaissance de la mission de supervision dans les référentiels d’emploi de la classification ; une formation managériale spécifique, sur le temps de travail.
Sources : IGF-IGA-IGAS, « Le déploiement de l’intelligence artificielle dans les administrations publiques », avril 2026 ; P. Aghion, A. Bergeaud, S. Bunel, P. Delbouve, « Diffusion de l’intelligence artificielle en France », 10 juillet 2025 ; LaborIA Explorer (Inria – ministère du Travail), rapport d’enquête, mai 2024 ; CESE, « Intelligence artificielle, travail et emploi », janvier 2025 ; J. S. Carbonell, Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, Éditions Amsterdam, 2025.